Si on me cherche.... le
nouveau livre de François Chérèque.
Dialoguer
A tous je veux dire que j'agis dans ce livre comme je le fais avec vous chaque fois que nous débattons ensemble. Lors de nos nombreuses rencontres, vous me faites part de vos accords ou de vos désaccords avec mon action et à chaque fois je vous réponds tout aussi directement. C'est l'une des conditions de la confiance qui règne entre nous et nous rapproche jour après jour, et c'est de la même façon que j'ai abordé ce dialogue qui concerne, au-delà de notre centrale, tous les français.
Le deal de Sarkozy... avec la CGT
Ce qui m'amuse aujourd'hui, avec le recul, c'est que ce deal qu'il me proposait en 2004, il a fini par le passer avec la fédération CGT de l'énergie dont il tutoie le leader... Pour certains, la fin justifie les moyens... En clair, Sarkozy, ministre des Finances, a garanti l'équilibre financier du système des retraites des salariés d'EDF-GDF en instaurant une taxe de transport de l'électricité, payée par les usagers, qui abonde un fonds de retraite pour les gaziers et les électriciens. On a là un bon exemple de la traditionnelle entente entre les gaullistes et la CGT.
C'est assez savoureux : pour avoir la paix sociale à l'époque, Nicolas Sarkozy a donc lui-même contribué à la consolidation d'un régime spécial de retraite qu'il a dénoncé comme candidat à la présidentielle et réformé quand il a été élu !
(...) Il ne comprend pas que je peux être un interlocuteur loyal lorsqu'il s'agit de réformer la France, dans la mesure où nous estimons que c'est un progrès. S'il va dans le bon sens, je suis capable de m'engager loyalement ; si la réforme me semble mauvaise je m'oppose. C'est pourtant simple. Je ne me détermine jamais par rapport à une démarche partisane. Jamais.
La réforme des retraites de 2003 et le « compromis acceptable »
Là, je suis devant une responsabilité terrible. Je suis secrétaire général depuis un ans, c'est la première fois dans l'histoire sociale française qu'une grande réforme peut aboutir par la négociation- jusqu'à présent, cela s'est toujours fait par une décision unilatérale des politiques.
(...) Ce que je constate, c'est que l'implication de la seule CFDT a changé le rapport de force et qu'on a obligé le Premier ministre à aller plus loin qu'il ne le souhaitait à l'origine. Et j'ai un vrai regret : si la CGT s'était engagée aussi, on aurait obtenu encore plus.
Paradoxalement à ce moment-là, ce n'est pas la satisfaction d'avoir arraché des concessions au gouvernement qui l'emporte, c'est le sentiment qu'il y a eu une occasion manquée. Selon moi, ceux qui ont déserté ont affaibli la négociation. C'est très dommage pour l'ensemble des salariés français.
(...) Ce fameux jeudi où tout s'est passé, je ne me suis pas rendu compte sur le moment que mes déclarations avaient pu être perçues comme contradictoires... J'aurais dû mieux préparer les esprits, mieux expliquer dans la journée ce qu'on avait obtenu, mettre d'avantage l'accent sur le fait que le gouvernement avait beaucoup lâché.
Les relations difficiles avec PS
Au-delà même de l'affaire des 35 heures, on a eu un vrai problème avec le gouvernement Jospin à propos de l'assurance chômage et du Pare (Plan d'aide au retour à l'emploi) fin 1999, début 2000. La CFDT avait négocié avec le patronat ce qu'on a appelé un contrat d'aide de retour à l'emploi des chômeurs, ce qui impliquait des droits et des devoirs pour ces derniers. Martine Aubry avait refusé d'agréer cet accord au motif qu'un syndicat ne doit pas cautionner des contraintes pour les chômeurs. Mais derrière cette décision, le raisonnement de Lionel Jospin était toujours le même : 1) le Medef est l'allié de la droite ; 2) si la CFDT a négocié un accord avec le Medef lié à la droite, elle s'allie à la droite ; 3) donc, elle est opposée au Parti socialiste. CQFD !
A propos de la présence de Bernard Thibault au congrès du PS à Dijon. Je Pense que c'est une faute politique grave. (...) Et je me dis déjà qu'ils construisent leur échec de 2007. Parce qu'il n'ont rien compris. Pour moi, cette attitude signe l'échec du PS et de François Hollande, un Premier secrétaire incapable d'amener son parti à trancher des questions essentielles.
Les divergences aujourd'hui. La vérité est que le PS est toujours sous l'emprise d'une culture dominante étatiste, héritage d'une tradition marquée par l'alliance longtemps privilégiée avec le Parti communiste. (...) En gros, les syndicats expriment les attentes des salariés et le politique est là pour les satisfaire. C'est un système qui fonctionne bien dans la culture communiste. Cette conception qui réduit les syndicats au rôle d'alliés docile n'est pas la nôtre.
Les scandales de l'UIMM
Je suis quasiment certain que l'enquête ne débouchera que sur bien peu de choses. La défense de l'UIMM est tellement au point que ses dirigeants ne seront pas condamnés. La défense de Gautier-Sauvagnac est très simple : ne rien dire. Et il a l'assurance que son syndicat prendra en charge un éventuel redressement fiscal. Donc, il est tranquille.
Il faut bien comprendre que tout cela est immoral mais pas illégal. Le financement des organisations syndicales et patronales est en effet régi par la loi Waldeck-Rousseau qui date de... 1884... (...) Je trouve quand même fort de café que tout le monde, bien aiguillé par les déclarations de Gautier-Sauvagnac, ait foncé sur les syndicats, alors que même s'il y a eu des pratiques immorales, elles sont légales. Tandis que s'il y eu financement politique, ça c'est illégal et réprimé par la loi, mais personne n'a pensé à soulever d'emblée cette piste-là, en tout cas pas avant que j'en ai parlé.
Un certain patronat
Certains chefs d'entreprise me disent parfois : « les syndicats français ne sont pas très coopératifs. » Je leur réponds invariablement : « Vous avez les syndicats que vous méritez. » Le patronat français est encore, au XXIe siècle, incroyablement archaïque et antisyndical. Il est l'un des plus conservateurs d'Europe, le seul à ne pas avoir compris qu'avoir des syndicats forts est la condition d'un dialogue social apaisé. Et que la paix sociale est un facteur de prospérité.
(...) Je note au passage que la CGPME a souvent fonctionné comme une officine de l'UIMM. Dominique de Calan, ex-délégué général de l'UIMM et bras droit de Gautier-Sauvagnac, était jusqu'à très récemment également dirigeant de la CGPME. Volà une conception intéressante de la concurrence ! (...) Imaginez un peu ce qu'on dirait d'un syndicaliste responsable fédéral de la métallurgie qui aurait des responsabilités à la fois à la CGT et la CFDT !
Les stock-options et la morale
A propos de Noël Forgeard (ancien PDG de EADS qui a vendu 4 millions d'actions juste avant les révélations du retard pris par Airbus). J'ai bien vu qu'il vivait mal toutes ces critiques. « Je suis un homme honnête », me dit-il. Je lui ai parlé franchement : « Etes-vous capable de comprendre que quelqu'un qui manipule des sommes pareilles, y compris au nom de ses propres enfants, alors même qu'il décide de se séparer d'une filiale avec toutes les conséquences sociales que cela entraîne peut susciter de l'indignation ? » Il m'a juste dit : « Vous croyez ? J'ai peut-être mal communiqué ? » Là, j'ai compris qu'il était ailleurs, je ne sais pas où exactement, mais il n'était plus dans le monde réel.
La RSE et une croissance différente
Prenons l'exemple de Total en Birmanie. On a accusé Total d'être complice de la junte militaire birmane et on l'a sommé de quitter la Birmanie. Ce serait une satisfaction morale. Mais que se passerait-il si Total quittait la Birmanie ? Une autre entreprise, américaine, ou plutôt chinoise prendrait la place, qui, elle, ne se poserait pas de problèmes moraux. Notre rôle de syndicaliste est donc de convaincre Total qu'il a une responsabilité sociale vis-à-vis des salariés qui travaillent pour lui là-bas et vis-à-vis de l'environnement du pays.
(...) Il faut se poser la question d'une croissance différente. Car on se rend compte que cette course à la rentabilité excessive provoque des dégâts irréversibles sur notre environnement partout sur la planète. Je prétends qu'on peut être dans une économie en expansion avec une rentabilité moins élevée. On est donc obligé de réfléchir à un développement de l'économie par une croissance socialement et écologiquement responsable.
Les rencontres avec les militants
Les militants ne ménagent jamais leurs critiques mais c'est indispensable pour qu'on puisse progresser ensemble. Les confrontations sont directes et sans formalisme, c'est ce que je préfère puisque je suis comme ça aussi. (...) De même le culte du chef n'est pas dans notre culture. On adhère à la CFDT précisément parce qu'elle n'est pas une organisation monolithique. Je ne suis donc pas le seul à m'exprimer en son nom. (...) Je ne suis pas le Sarkozy de la CFDT.
Les intermittents et le financement de la culture par les Assedic
Beaucoup de gens ne s'en rendent pas compte, mais on est en train de faire peser sur le système social l'organisation de l'hyper-flexibilité voulue par les entreprises. Les intermittents du spectacle ont des emplois assez flexibles, précaires. Pour pouvoir avoir la paix sociale, on fait payer leur système d'indemnisation à l'Assurance chômage, c'est-à-dire à l'ensemble des salariés du privé. Les intermittents ont donc en quelque sorte un statut de travailleur flexible, avec des contreparties fortes, payées par les cotisations chômage des salariés du régime général, c'est-à-dire du secteur privé. (...) L'un des plus grands mécènes de France, ce sont les Assedic. Développer la culture, c'est très bien. Je suis pour. Mais est-il normal que ce soit les cotisations des caissières de supermarché ou des ouvriers qui finance ce secteur , alors que leurs revenus ne leur permettent pas de se payer une place de théâtre ? (...) C'est l'Etat qui doit financer la culture dans ce pays, pas l'Assurance chômage.
Les 35 heures, leur négociation et les évolutions
Lors d'un meeting en 1992 organisé par Jean Kaspar alors secrétaire général de la CFDT : Il avait invité Martine Aubry à nous parler du temps de travail. Sous les sifflets des militants CFDT, elle a expliqué, avec un certain courage, que les 35 heures seraient la plus grosse connerie à faire ! Quand on connaît la suite, c'est assez savoureux...
(...) Ce que nous critiquons, c'est la deuxième loi Aubry, c'est-à-dire la manière autoritaire dont les 35 heures ont été mises en œuvre. La démarche fondée sur la négociation élaborée lors de la loi Robien nous allait mieux
(...) La vérité, il faut le dire et le redire, c'est que le taux de productivité horaire des salariés français est l'un des plus élevé au monde. (...) C'est plus facile, plus médiatique, de s'en prendre aux 35 heures qu'à l'absence d'investissement dans la recherche, le développement ou l'innovation qui est un vrai sujet.
(...) Il faut faire confiance à la négociation dans les entreprises pour faire évoluer le temps de travail. Nous avons montré avec la CGT que nous n'étions pas bornés sur le sujet. Dans l'accord sur la représentativité syndicale que nous avons signé avec le Medef, nous avons accepté qu'on puisse, par accord d'entreprise, déroger aux règles des heures supplémentaires prévues par accord de branche. Mais bien sur la base des 35 heures légales ! (...) Je trouve lamentable que le pouvoir sous-estime la portée de cet accord signé avec Laurence Parisot et la porté du geste des deux plus grandes organisations syndicales, tout ça par pure idéologie et pour donner des signes à sa majorité turbulente. La vérité, c'est que les responsables politiques n'acceptent pas que les partenaires sociaux leur enlève une parcelle de leur pouvoir en élaborant eux-mêmes une partie du droit social.
Sécurité sociale professionnelle et sécurisation des parcours
La différence d'intitulé veut bien dire que ce n'est pas le même produit. Pour la CGT, la sécurité sociale professionnelle est un concept de portabilité totale des droits. (...°C'est un peu un système de statut à vie qui n'a existé que que dans les pays soviétiques mais utopique dans un système concurrentiel. Autant promettre la lune !
Nous défendons l'idée d'une sécurisation des parcours professionnels, autrement dit, un accompagnement de retour à l'emploi avec certains droits que l'on garde lorsque l'on est au chômage (mutuelle, formation), comme cela se fait dans les pays du nord de l'Europe.
La réforme de la représentativité et le réformisme patient de la CGT
Cette réforme a figuré dans les projets présidentiels des candidats Chirac et Jospin en 2002 mais il ne s'est rien passé. (...) quasiment tous les pays européens ont adopté le principe de la politique contractuelle, certains depuis près d'un siècle, d'autres comme les Espagnols, depuis la mort de Franco. Nous en France, on a quarante ans de retard dans ce domaine.
(...) Pendant l'été 2007, nous avons décidé ((Avec Bernard Thibault) qu'il était indispensable de changer notre mode de fonctionnement. Nous sommes convenus de nous informer mutuellement, avant toute expression publique, de nos points d'accord ou de désaccord sur tous les dossiers importants que nous aurions à traiter en commun. (...) C'est le fruit d'une longue évolution. Je crois que Bernard Thibault a progressivement pris acte de la réalité du terrain.
(...) Je lis toujours avec amusement les commentaires de la presse sur le thème : « Bernard Thibault veut engager la CGT sur la voie du réformisme, a l'instar de la CFDT. » J'y vois une sorte de reconnaissance de l'avance de la CFDT.
(...) Ni François Fillon ni Xavier Bertrand n'ont été intellectuellement honnêtes. Pour donner des gages à la droite, pour calmer les durs de l'UMP, pour une petite victoire politique à court terme, ils ont pris le risque de casser l'évolution réformiste de la CGT et d'hypothéquer durablement les relations sociales dans notre pays.
Prolétaires et salariés pauvres
La Classe ouvrière telle qu'elle a existé pendant l'ère industrielle jusqu'à la fin des Trente Glorieuses a effectivement disparu en raison des progrès technologiques et de l'évolution des métiers. Mais cela ne signifie pas pour autant la fin des salariés pauvres ou en grande difficulté. On retrouve ce type de travailleurs pauvres dans d'autres secteurs professionnels. Je pense en particulier aux aides ménagères qui interviennent à domicile, seules, dans des conditions de travail difficiles, souvent en contact avec des personnes âgées, avec qui la relation n'est pas toujours simple.
Des Guignols de l'Info au congrès de 2010
A propos de la marionnette de Canal + : Je trouve ça sympathique et c'est plutôt bon pour la CFDT, pour la faire connaître et faire parler d'elle. Un peu d'humour ne nuit pas ! (...) Elle me fait rire. Comme vous savez, je suis plutôt bon public. Ma marionnette est un peu niaise, elle a l'air de tout gober, de tout accepter sans comprendre les enjeux, alors que ceux qui me connaissent savent que je ne me laisse pas faire ? Comme on le sait, si on me cherche, on me trouve.
(...) Je n'ai pas le sentiment d'avoir fini ma mission à la tête de la CFDT. Je voudrais maintenant, dans la foulée de l'accord sur la représentativité syndicale en entreprise que nous avons signé, lancer une nouvelle dynamique sur le syndicalisme de service et les moyens que nous mettons à la disposition des adhérents.
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